Devons-nous être des fonctionnaires zélés ?

En ces temps de remise en cause des valeurs fondatrices de l’École, la question de la loyauté se pose de manière vive aux cadres du système éducatif.

En effet, un certain nombre de valeurs et de principes qui fondaient jusque-là notre sytème éducatif sont remises en question :

  • des acquis de la recherche dans le champ éducatif sont désormais ignorés : alors que la chronopsychologie et les comparaisons internationales auraient dû inciter notre ministère à augmenter le nombre de jours de scolarisation en en diminuant l’amplitude, une décision totalement opposée a été prise (principe remis en question : l’appui sur les acquis de la recherche) ;

  • au nom de la réduction des dépenses publiques les moyens stables en personnels sont fortement réduits : on multiplie les heures supplémentaires afin de fermer un nombre conséquent de postes d’enseignants (valeur remise en question : l’action éducative relève d’un Service public dont les agents appartiennent à un corps spécifique dont le ciment est la notion d’engagement citoyen plutôt que la recherche d’avantages pécuniers personnels, fussent-ils défiscalisés…) ;

  • des personnels, dont on affiche pourtant par ailleurs l’importance, sont maintenus dans un statut extrêmement précaire : le point commun entre tous les statuts d’auxilaire de vie scolaire (AE, CAE, CAV…) est en effet, précisément, leur précarité.
    Par ailleurs le recours aux candidats retenus sur liste supplémentaire au concours de recrutement des professeurs des écoles, habituellement utilisé pour pallier le manque de personnels, notamment de remplacement, sur les postes les plus difficiles (enseignement adapté ou spécialisé), est, ces dernières années, volontairement retardé, toujours pour des raisons budgétaires : des classes entières restent sans enseignant pendant des semaines (valeur remise en question : le Service public n’est plus une vrai priorité ; il est désormais second par rapport à la promotion de la production marchande, du profit, de la « réussite »…) ;

  • certaines catégories de personnels, les membres des RASED, qui ont pourtant suivi une formation spécialisée, se sont soumis à un examen, s’efforcent d’assurer une action raisonnée en faveur des élèves les plus en difficulté accueillis à l’École, et ont capitalisé des savoirs et savoir-faire reconnus, voient leur fonction radicalement remise en question sans qu’aucune analyse partagée n’ait été conduite (valeurs remises en question : 1- l’évaluation d’un système complexe tel que celui de l’Éducation nationale et les éventuels changements à y promouvoir ne sauraient être conduits en ignorant les acteurs eux-mêmes [comme ne sauraient être ignorés non plus les usagers ou les représentants de la Nation] : l’action éducative en effet ne saurait être réduite à une action techniciste : à travers leurs fonctions les personnes elles-mêmes s’engagent… ; 2- nécessaire souci d’efficacité : la condition pour qu’une réforme apporte une plus-value à un système humain est que les acteurs y soient associés [concertation, information, formation]) ;

  • à peine de nouveaux programmes sont-ils instaurés (programmes de 2002 révisés en 2007) qu’ils sont remis en question (nouveaux programmes de 2008) et ce, après une mise en débat réduite à sa plus simple expression (valeurs remises en question : 1- nécessaire souci d’efficacité, 2-notion de continuité éducative et de nécessaire implication des acteurs) ;

  • dans le champ des enseignements adaptés et spécialisés, la mode est à l’émotionnel : les injonctions de création de structures spécifiques destinées à répondre aux demandes de divers groupes de pression -en soit légitimes mais qui doivent être autant que nécessaire « raisonnées »-, se multiplient (élèves « dys », « précoces », présentant des traits autistiques…) alors même que les besoins des élèves en difficulté scolaire grave (mais pour des causes souvent moins spécifiques) ne font l’objet que d’une mobilisation minimale (au sein des SEGPA par exemple) (valeur remise en question : le Service public ne peut se soumettre à des pressions particulières, il défend le principe d’égalité républicaine et celui de discrimination positive).

On remarquera que l’abandon de ces valeurs et principes est en contradiction avec les fondements de la LOLF : celle-ci propose un cadre pertinent au bénéfice : 1- du contribuable, 2- de l’usager, 3- du citoyen. On voit bien que si les 2 premiers ne sont pas oubliés dans la logique qui sous-tend la politique actuelle, le 3ème est totalement négligé : où sont donc les valeurs citoyennes qui prévalent dans les décisions rappelées ci-dessus ?

Face à ces choix politiques peu conformes à l’esprit du Service public d’éducation, quelle doit être la posture des cadres du Système éducatif ?

Cette posture s’inspire d’abord de la nécessaire loyauté de tout fonctionnaire vis-à-vis de son Administration, outil permettant aux représentants de la Nation d’agir : le fonctionnaire doit donc relayer les décisions prises par le pouvoir politique du moment ; en effet ce pouvoir dispose d’une légitimité : celle que lui confère l’élection. A ce titre les cadres de l’Éducation nationale doivent mettre en oeuvre les décisions de leur ministre.

Mais une autre légitimité existe, qui vient relativiser la première : c’est Pierre ROSANVALLON, professeur au Collège de France, dans La légitimité démocratique, paru au Seuil en octobre 2008, qui nous le rappelle : à côté de la légitimité des élections (pouvoir politique) existe la légitimité du concours (pouvoir administratif). Pierre ROSANVALLON cite CHARDON (Le pouvoir administratif, 1911) : le fonctionnaire doit agir « non comme le délégué du ministre à l’exécution d’un service » mais « comme représentant technique d’un intérêt permanent de la Nation », en faveur de l’ordre et de la continuité : l’administration est « gardienne et servante du bien commun ». L’historien Antoine PROST ne dit rien d’autre quand il préconise que les ministres se gardent de changer trop fréquemment les hauts fonctionnaires au sein de leurs ministères (France-Culture, 2007). Et un autre historien, Alfred GROSSER, renchérit (Journal LC du 1/10/08) : «Un service public ne se confond pas, dans un régime démocratique, avec un dirigeant transitoire de cet État. »

Le pouvoir politique se méfie d’ailleurs de ce « contre-pouvoir » : l’École Nationale d’Administration n’a été créée qu’en 1945 (et voilà qu’en 2008 on annonce la suppression de son classement de sortie) !

Pourtant la Nation a reconnu la spécificité et la relative autonomie des fonctionnaires : ils disposent de statuts spécifiques, ils sont organisés en corps, ils touchent un traitement et non un salaire… ROSANVALLON nous invite à mettre en parallèle les modalités de recrutement d’une part des élus, d’autre part des fonctionnaires : les élus sont recrutés lors d’élections « civiques », ils sont l’émanation de l’opinion publique à travers les partis ; les fonctionnaires sont recrutés lors d’ « élections » scientifiques, par un jury. Les premiers sont choisis pour leur aptitude à l’engagement, au dévouement ; les seconds pour leurs capacités professionnelles : on voit combien les uns et les autres sont complémentaires et qu’il ne saurait y avoir de totale inféodation des seconds aux premiers.

C’est pourquoi nous affirmons que les cadres du Système éducatif, au nom de la mission que la Nation leur a confiée : celle d’être les gardiens des valeurs supérieures qui fondent le corps social et sont l’honneur d’une démocratie, doivent adopter une posture de loyauté lucide vis-à-vis des décisions politiques récentes concernant l’École : cette loyauté doit être éclairée, l’investissement qui en résulte doit être contrôlé, loin de l’activisme compulsif du fonctionnaire zélé !

Le 5 novembre 2008.

JJ CARPENTIER

4 Réponses à “Devons-nous être des fonctionnaires zélés ?”

  1. neppo dit :

    Ce que l’on demande aux cadres (à l’encadrement, au contre-maitre) ici comme ailleurs, c’est un supplément d’âme, une croyance… le zèle fait partie de votre métier.

    Votre verbe n’y fera rien, laissez tomber les grands mots et votre énorme langue de bois…
    Tachez de vous organiser, rejoignez ceux qui le méritent mais de grace, ne continuez sur ce blog votre logorrhée digne d’une conférence pédagogique.

    Repos camarade, vous n’êtes plus en service.

  2. Sébastien Goyer dit :

    « les seconds pour leurs capacités professionnelles »

    Monsieur l’inspecteur, dans le champ de nos capacités professionnelle il en existe une qui consiste à être capable de ne pas franchir la ligne jaune, celle qui a conduit des fonctionnaires à pousser des juifs dans les wagons, ou a tourner la manivelle des gégènes.
    Fort heureusement, Darcos et sa clique n’en sont pas à nous demander de réaliser d’objectives saloperies du même genre, mais pire encore, c’est insidieusement qu’ils nous poussent vers la mise en oeuvre d’une politique de destruction du service public d’éducation.
    Et comme nous ne sommes pas encore tous soumis, effrayés ou crétins, nous allons cesser de scier cette branche sur laquelle nous sommes assis et retourner la scie pour couper les ailes de ce gouvernement néfaste.
    J’espère que beaucoup d’enseignants, mais aussi beaucoup de nos inspecteurs auront le courage de se battre pour défendre les valeurs qui nous ont conduit à faire ce métier.
    J’ai 35 ans, demain j’entre en désobéissance au risque de me faire virer de l’EN. Si nous perdons cette bataille alors je partirais sans regret…
    Sébastien Goyer (16)

  3. paul coutange dit :

    Belle censure, bel esprit républicain…
    Ceci vous honore…

  4. Mylène Roméas dit :

    « on voit combien les uns et les autres sont complémentaires et qu’il ne saurait y avoir de totale inféodation des seconds aux premiers. »

    Hélas, à Marseille, ceux qui refuseraient d’être inféodés subissent une répression féroce : 2 collègues vont recevoir un blâme pour être allés déposer leur lettre de désobéissance chez leur IEN, en compagnie d’une vingtaine de citoyens, collègues, parents. Ils se sont vus convoqués 2 fois au commissariat, accusés de violences – je peux témoigner de l’esprit bon enfant de cette démarche-, une conseillère pédagogique qui n’a pas voulu témoigner contre eux a eu des ennuis.
    Pire, un collègue désobéisseur, en tant que « gardien et servant du bien commun », se voit menacé de licenciement pour « insuffisance professionnelle » après des années de harcèlement de la part del’IA M. Trève. Il ya 2 ans, des parents d’élèves avaient été emmenés par la BAC de l’écoel où ils demandaient un conseil d’école exceptionnel pour demander la raison des brimades contre cet enseignant (refus de classe de neige).
    On est loin de la complémentarité, hélas! On ne nous écoute plus, on nous somme de nous taire, nous les OS de l’Education, bientôt les robots, voilà la réalité! http://www.soutienerwanredon.org/

Laisser un commentaire